« Aucun droit n’a été donné. Tous ont été conquis. »
D’une lutte à l’autre,
le même héritage
Hommage du SNIES-UNSA Éducation à la mémoire ouvrière et aux luttes infirmières qui ont façonné nos droits.
Avant d’être un jour férié, avant d’être un brin de muguet glissé sur un revers de veste, le 1er mai est une mémoire. Celle de toutes les femmes et tous les hommes qui, génération après génération, ont conquis — souvent au prix de leur vie — les droits que nous tenons aujourd’hui pour acquis. C’est cette mémoire que le SNIES-UNSA Éducation choisit d’honorer en ce 1er mai 2026.
Chicago, Fourmies : la naissance d’un symbole
Tout commence le 1er mai 1886, à Chicago. Plusieurs centaines de milliers d’ouvrières et d’ouvriers américains se mettent en grève pour réclamer la journée de huit heures. Le mouvement, parti de la Fédération américaine du travail, embrase tout le pays. À Chicago, la mobilisation tourne au drame : trois jours plus tard, le 4 mai, un attentat à Haymarket Square sert de prétexte à une répression féroce. Plusieurs militants anarchistes seront condamnés à mort à l’issue d’un procès expéditif. Leur exécution, en novembre 1887, fera d’eux des martyrs du mouvement ouvrier mondial.
Trois ans plus tard, en 1889, le congrès de la IIe Internationale socialiste, réuni à Paris pour le centenaire de la Révolution française, décide qu’à l’avenir, le 1er mai sera une journée internationale de revendication pour la journée de huit heures. La date entre dans l’histoire.
En France, c’est Fourmies, dans le Nord, qui marquera durablement la mémoire collective. Le 1er mai 1891, des ouvrières et ouvriers du textile défilent pacifiquement pour la même revendication. La troupe ouvre le feu. Neuf personnes sont tuées sur le pavé : quatre femmes, deux enfants, trois hommes. La plus jeune victime, Maria Blondeau, avait dix-huit ans. Elle tenait dans ses mains un bouquet d’aubépine.
Cette mémoire-là, profondément française, est la nôtre. Elle nous rappelle que rien — ni les huit heures, ni les congés payés, ni la sécurité sociale, ni le droit de se syndiquer — n’a été donné. Tout a été conquis.
1936, 1945, 1968 : les grandes conquêtes sociales
L’histoire du XXe siècle français est jalonnée de moments où la mobilisation a fait basculer la vie des travailleuses et des travailleurs. 1936, le Front populaire, les grèves avec occupation d’usines, les accords Matignon : congés payés, semaine de 40 heures, conventions collectives. 1945, à la Libération, le programme du Conseil national de la Résistance se traduit par la création de la Sécurité sociale, la généralisation des allocations familiales, le statut général de la fonction publique.
1968, les accords de Grenelle, la hausse historique du SMIG, l’extension des droits syndicaux dans l’entreprise. 1982, les lois Auroux, qui font entrer la citoyenneté dans l’entreprise. Chaque conquête a été précédée de luttes, de débats, de grèves. Aucune n’est tombée du ciel. Et chacune, aujourd’hui encore, doit être défendue.
1988, le mouvement des blouses blanches : le moment infirmier
Mais cette histoire collective serait incomplète si elle ne croisait pas la nôtre. Car nous, infirmières et infirmiers, avons aussi nos dates, nos batailles, nos victoires. La plus marquante reste sans doute celle de l’automne 1988, quand des milliers de soignantes — souvent jeunes, souvent en colère — ont déferlé dans les rues de Paris pour exiger la reconnaissance d’un véritable statut.
Le slogan « Ni nonnes, ni bonnes, ni connes » est resté dans toutes les mémoires. Il disait, avec une crudité salutaire, ce que la profession entendait depuis trop longtemps : que le soin était une vocation, pas un travail ; que la dévotion devait suffire, pas le salaire ; que la formation infirmière relevait de l’évidence féminine, pas de la qualification. Le mouvement de 1988 a fait basculer ce regard. Il a obtenu une revalorisation salariale, la reconnaissance d’un grade, l’amorce d’une véritable construction statutaire.
C’est de cette lutte que nous sommes les héritières et les héritiers. C’est dans son sillage que le SNIES voit le jour en 1991, pour porter spécifiquement la voix des infirmières et infirmiers de l’Éducation nationale. C’est dans cette continuité, encore, que nous obtiendrons par la suite l’inscription des INFENES dans le statut de la fonction publique, puis les évolutions catégorielles successives qui ont façonné notre profession.
Un métier de femmes, des luttes féministes
Il faut le dire avec netteté : les luttes infirmières sont indissociables des luttes féministes. Notre profession est exercée à plus de 85 % par des femmes. Cette féminisation massive a longtemps justifié — et justifie encore parfois — une sous-reconnaissance silencieuse : celle d’un travail considéré comme « naturel » parce que dispensé par des femmes. Comme si soigner, écouter, accompagner, prévenir relevaient d’une qualité d’âme plutôt que d’une qualification technique et intellectuelle exigeante.
Ce regard est faux. Soigner est un métier. Cela demande des savoirs scientifiques, des compétences cliniques, une formation universitaire, un sens aigu des responsabilités. Cela demande aussi, dans le contexte scolaire, une expertise spécifique : connaître l’enfant, l’adolescent, leur développement, leurs vulnérabilités, leurs droits. Connaître l’institution, ses textes, ses procédures. Savoir faire dialoguer la santé et l’éducation, le soin et la pédagogie, l’urgence et la prévention.
Faire reconnaître cette expertise, à sa juste valeur, c’est aussi un combat féministe. C’est refuser que la valeur sociale d’un métier diminue à mesure que la part de femmes y augmente. C’est exiger que le mot vocation ne soit plus un substitut paresseux au mot compétence.
Ce que nous portons aujourd’hui
En 2026, la profession traverse une période charnière. Les pôles départementaux santé, bien-être et protection de l’enfance redessinent en profondeur l’organisation du travail des INFENES. Les questions de tutelle, de hiérarchie, de pilotage, de reconnaissance de l’expertise infirmière se posent avec une acuité nouvelle. Le SNIES y répond avec une ligne claire, constante, et publiquement assumée.
Cette ligne n’est pas un slogan. Elle traduit une vision du métier. Une infirmière ou un infirmier de l’Éducation nationale n’est pas un exécutant : c’est un professionnel de santé qui exerce, dans un cadre éducatif, une mission de soin, de prévention et de protection. Toute organisation qui méconnaît cette spécificité affaiblit le service rendu aux élèves.
Ce que nous portons, ce que nous proposons
Le SNIES-UNSA Éducation est un syndicat réformiste et force de proposition. Voici ce que nous défendons aujourd’hui pour les 7 800 INFENES.
Être réformiste, c’est honorer l’héritage
Certains opposent le réformisme à la combativité. C’est un faux débat. Être réformiste, ce n’est pas être tiède. C’est faire le choix méthodique du dialogue, de la proposition, de la rigueur juridique et de la patience stratégique. C’est refuser à la fois l’immobilisme et la surenchère stérile. C’est, dossier après dossier, négociation après négociation, obtenir des avancées concrètes pour les collègues que nous représentons.
C’est ainsi, et seulement ainsi, que nous pouvons honorer la mémoire de Fourmies, des grévistes de 1936, des blouses blanches de 1988. Non pas en répétant les gestes du passé, mais en transmettant l’exigence qui les habitait : celle de ne jamais laisser le travail sans voix, sans dignité, sans droits.
Aujourd’hui la vigilance.
Demain les droits.
Le 1er mai 2026 nous rappelle qu’aucun droit n’est définitif, qu’aucune conquête n’est à l’abri d’un retour en arrière. Que nos prédécesseurs et prédécesseures, ouvrières du textile, fusillés de Fourmies, soignantes de 1988, n’ont rien obtenu sans se battre. Qu’à notre tour, nous avons la responsabilité de transmettre, intacts, élargis, approfondis, les droits qu’ils et elles nous ont légués.
À toutes les infirmières et tous les infirmiers de l’Éducation nationale, à tous les personnels du service public d’éducation, à tous les militants et toutes les militantes de l’UNSA Éducation, à toutes celles et tous ceux qui, partout, font vivre le travail et la solidarité : bon 1er mai.
