Un séisme, ça se prépare
Par Gwenaëlle Durand, infirmière de l’Éducation nationale, Secrétaire Générale Nationale du SNIES-UNSA Éducation
Je veux le dire sans détour : cette initiative, nous la saluons. Briser le silence est le combat quotidien des infirmières de l’Éducation nationale. Nous sommes, dans les établissements, les premières destinataires de la parole des élèves, et nous savons, mieux que quiconque, ce que coûte un silence qui dure. L’école est le premier signaleur des violences faites aux mineurs dans ce pays : 88 000 informations préoccupantes transmises l’an dernier. Interroger les enfants dès le plus jeune âge, c’est leur dire que l’école les écoute. C’est juste, et c’est nécessaire.
Mais je suis soignante, et en santé, une règle est absolue, une règle déontologique élémentaire : on ne lance jamais un dépistage sans avoir organisé la prise en charge en aval. Dépister sans pouvoir prendre en charge, ce n’est pas protéger : c’est ouvrir une porte sans savoir qui attend derrière. Le ministre annonce un séisme ; un séisme, ça se prépare. Qui recevra la parole de ces enfants, avec quelle formation, dans quel temps, dans quel lieu ?
Car cet adulte de confiance que l’élève ira trouver, ce sera le plus souvent l’infirmière scolaire, la seule professionnelle de santé de l’établissement. Permettez-moi de décrire sa journée. Elle arrive à 8 heures : la salle d’attente est déjà pleine, et elle se recharge d’heure en heure. Une urgence survient, on arrête tout, on court. Le téléphone sonne sans cesse, pour des demandes qui, souvent, pourraient attendre. Et pendant ce temps, dans ce bureau, un élève est peut-être en train de confier qu’il est en danger. Dérange-t-on un professeur pendant son cours ? Jamais : c’est magistral, on le respecte. Interrompt-on une infirmière d’hôpital pendant un soin ? Jamais non plus : le soin en cours est sanctuarisé.
C’est dans ces conditions que l’on s’apprête à faire remonter la parole de trois élèves par classe.
Et il faut dire un mot des plus petits, parce que commencer dès la grande section est à la fois la meilleure et la plus exigeante des décisions. Recueillir la parole d’un enfant de cinq ans est une compétence clinique à part entière. Un tout-petit verbalise rarement : il montre. Les signaux passent par le corps et le comportement : régressions, troubles du sommeil, somatisations, repli soudain ou agressivité, jeux inadaptés à son âge. Ils sont parfois plus faibles, parfois plus violents, et toujours plus faciles à manquer ou à mal interpréter. Une parole de cet âge se recueille avec des questions non suggestives, dans un cadre sécurisant, parce qu’une parole mal accueillie peut se refermer pour des années. Recueillir la parole d’un enfant de grande section, d’un écolier ou d’un lycéen, ce sont trois gestes professionnels différents. Or c’est précisément dans le premier degré, là où l’on veut commencer le dépistage, que le maillage de santé scolaire est le plus faible : une infirmière y couvre parfois des dizaines d’écoles. Au collège, l’adulte de confiance existe. En maternelle, qui sera-t-il ?
Nos conditions de réussite
C’est pourquoi le SNIES-UNSA Éducation pose les conditions de réussite de ce plan. Non pas des revendications de confort, mais ce qui sépare une belle annonce d’une vraie protection :
- Former d’abord celles et ceux qui recevront la parole. Le ministère annonce un plan de formation sur quatre ans ; le questionnaire arrive dans deux mois. Les personnels de santé, et en priorité ceux du premier degré, doivent être formés avant novembre, par des formateurs qualifiés, avec des contenus différenciés selon l’âge des enfants.
- Protéger le temps de la confidence. Un enfant qui révèle des violences ne peut pas être interrompu par une sonnerie de téléphone. Nous demandons pour la consultation infirmière la norme commune de nos deux mondes, l’école et le soin : un temps protégé, et des locaux garantissant la confidentialité.
- Organiser les circuits. Un protocole clair de signalement et d’information préoccupante, articulé avec les médecins, les psychologues et la CRIP, opposable dans chaque établissement.
- Recentrer les infirmières sur leur cœur de métier. L’afflux d’élèves à écouter exigera d’alléger les tâches administratives et les sollicitations non urgentes qui font aujourd’hui de l’infirmière un recours permanent « à tout faire », au détriment du soin.
- Donner des moyens à la hauteur, et dans la durée. Le questionnaire sera annuel : la charge sera permanente. Une centaine de créations nettes de postes d’infirmières cette année, soit une infirmière de plus pour 120 000 élèves : ce n’est pas préparer un séisme. Nous demandons un plan pluriannuel de créations, des remplacements pour que plus jamais une absence ne ferme une infirmerie, et un appui psychologique pour les personnels exposés à ces récits.
Gwenaëlle Durand est infirmière de l’Éducation nationale et Secrétaire Générale du SNIES-UNSA Éducation, organisation représentant les infirmier·e·s de l’Éducation nationale et de l’enseignement supérieur.
